ATP / Casper Ruud : « Une saison passionnante mais difficile qui s'annonce »

Depuis la reprise du circuit l'été 2020 après 6 mois d'arrêt en raison de la pandémie, Casper Ruud connaît une progression constante grâce à un gros travail savamment orchestré avec son staff. Le Norvégien s’est dévoilé comme rarement sur ses objectifs, sa vision du tennis, sa gestion de la pandémie et comment il a réussi à s’affranchir de l’étiquette de « fils de » pour devenir aujourd’hui le meilleur joueur de l’histoire du tennis norvégien.

 

Posons ensemble le contexte avec un petit retour en arrière. Nous sommes en mars 2020. Finale du tournoi ATP 250 de Santiago au Chili. Casper Ruud, alors 38ème mondial, est logiquement donné favori face au jeune Thiago Seyboth Wild pour remporter le titre. Malheureusement pour le Norvégien, le Brésilien va remporter le titre, son premier et encore aujourd'hui le seul de sa carrière. On pensait à l'époque que sa carrière allait décoller. Il n'y avait pas un si grand écart de niveau entre lui et le Norvégien. Mais depuis deux ans, les deux joueurs ont pris des trajectoires diamétralement opposées. Ruud est désormais 8ème mondial tandis que Seyboth navigue encore au-delà de la 200ème place. Une comparaison symbolique du professionnalisme et du talent incarnés par Ruud.

 

Durant la pandémie, Ruud a trouvé le bon mélange entre repos et travail après un arrêt du circuit qui a pris de court les joueurs : « La pandémie a été très dure. Je venais de gagner Buenos Aires et d'atteindre le meilleur classement de ma carrière, juste après Santiago. Cela me permettait d'accéder pour la première fois aux tableaux principaux de Monte Carlo, Madrid et Rome. J'étais très excité et j'attendais ces événements avec impatience, puis d’un seul coup, on a tout arrêté. C'était difficile à accepter. Nous ne savions pas combien de temps durerait l'arrêt de la saison. Nous sommes allés à Indian Wells, et au moment où nous sommes arrivés à Los Angeles, ils ont dit qu'il n'y aurait pas de tournoi. Nous y sommes restés une semaine pour jouer au golf et profiter un peu car je sortais d'une grosse séquence avec la tournée en Amérique du Sud et le déplacement en Norvège pour la Coupe Davis. Ensuite, nous sommes retournés en Norvège et y sommes restés quatre mois. Mes journées étaient rythmées par un mélange d'entraînement très dur et de différents types d'entraînement cinq jours par semaine. Le week-end, en revanche, c'était repos complet et je pouvais me livrer à d’autres loisirs, tout en sachant que nous allions passer deux à trois mois sans compétition. Je n'avais que 21 ans, mais j'avais déjà passé six à sept ans à parcourir le monde. »

Ruud en a aussi profité pour se ressourcer chez lui, et se détacher de la vie harassante d'un joueur professionnel baladé durant 11 mois aux quatre coins du Globe : « Ma vie s'est déroulée à ce rythme unique depuis mon plus jeune âge. C'était donc agréable de faire une petite pause, de respirer, de rester à la maison et de profiter de choses que je n'avais pas pu faire auparavant, comme passer tout l'été en Norvège, passer du temps avec des amis, piloter des bateaux sur l'océan et ces choses que je n'avais jamais connues auparavant parce que j'étais toujours en voyage. A la reprise, j'étais l'un des joueurs les plus motivés sur le court. De nombreux joueurs ont l'habitude d'aller en Asie et de jouer sur dur après l'été. Cette année, c'était différent, et je pense que mon enthousiasme à jouer sur terre battue m'a donné des victoires supplémentaires et cela m'a aidé à prendre un nouveau départ. Cela m'a donné la confiance de savoir que je pouvais avoir d'excellents résultats même dans les grands tournois. »

Dès l’annonce de la reprise de la saison en août 2020, le fils de Christian Ruud a en effet la chance de pouvoir évoluer sur sa surface de prédilection dans un calendrier totalement chamboulé avec une tournée sur sur terre battue entre septembre et octobre. Cela commence avec une demi-finale au Masters 1000 de Rome, sa première en carrière dans un grand tournoi, qui lui permet d'entrer dans le TOP 30 mondial. Il confirme ensuite à Hambourg (demi-finale) et Roland Garros (3ème tour) que la terre battue est sa meilleure surface. Mais le Norvégien veut aller plus loin et pour se rapprocher du TOP 10, il se donne deux objectifs avec notamment 4 titres remportés sur terre et deux autres demi-finales en M1000 à Monte Carlo et Madrid. Sur dur, il va soulever son premier trophée à San Diego mais également performer dans les grands tournois avec un 4ème tour à l'Open d'Australie et deux quarts de finale à Toronto et Cincinnati.

 

Par opposition au dur, Ruud exprime son attrait pour la terre battue, qui permet le développement de son propre Q.I. Tennis. Maîtrise de la géométrie du court, travail tactique de l’adversaire, recherche des angles et variations du jeu, des qualités que le natif d’Oslo maîtrise moins sur dur, où tout va plus vite : « Si vous regardez la jeune génération ou la majorité des joueurs de tennis du circuit ATP, ils préfèrent jouer sur dur. D'une certaine manière, j'ai l'impression d'avoir un avantage parce que je suis la minorité qui aime vraiment jouer sur terre battue. Il faut accumuler des points, faire des échanges plus longs... C'est fatiguant pour le corps, mais c'est le genre de jeu que j'aime. Je n'aime pas forcément la fatigue, mais j'aime la bataille. Cela me donne l'impression d'avoir travaillé dur pour quelque chose. »

 

Le Norvégien aime avoir du temps et du rythme, deux éléments qu’il appréhende moins bien sur dur. La machine a besoin d’avoir un temps de chauffe respecté avant de se lancer pleinement : « Pour moi, quand tu joues sur un dur rapide, il faut accepter de prendre des points en deux, trois coups de raquette. Les échanges sont plus courts, et c'est plus difficile de trouver un rythme. La terre battue est ma surface préférée. Je peux comprendre les gens qui disent que la terre battue est ennuyeuse parce que les échanges sont plus longs, mais pour moi, c'est comme ça qu'un joueur doit développer son jeu de la meilleure façon. »

 

Aimer la terre battue ne l’empêche pas de se remémorer sa belle semaine californienne l’an passé à San Diego, où il réussit à soulever le trophée en battant successivement Murray, Sonego, Dimitrov et Norrie en finale : « Quand je suis arrivé au tournoi de San Diego, je me suis dit "wow, c'est vraiment fort" ! Le tableau était vraiment relevé. Rublev était là, Norrie était là, Dimitrov, Karatsev, Hurkacz... Que de bons joueurs ! J'ai pensé "Même si je fais les quarts de finale, je serai heureux." J'ai affronté Andy Murray au deuxième tour et puis, à la fin, j'ai réussi à être le champion. En finale, j'ai si bien joué... Je ne sais pas ce qui s'est passé. Mais c'est amusant. Aujourd’hui, je pense qu'il y aura de bonnes chances pour 10 à 20 joueurs de gagner de gros tournois. C'est excitant pour moi, en tant que joueur de tennis, mais aussi pour les fans, qui pourraient y voir une certaine surprise. »

Le début de saison du Norvégien a été perturbé par une blessure à la cheville à l'entraînement deux jours avant le début de l'Open d'Australie. Mais il est revenu à la compétition en février avec un titre à Buenos Aires, son 7ème en carrière. Malheureusement, blessé aux abdomens, il n'a pas pu concourir la semaine suivante à Rio. Irrésistible en ATP 250 avec 25 victoires sur ses 26 derniers matchs (6 titres), ses détracteurs lui reprochent de moins briller lorsque la montagne s'élève. En effet, il n'a pour le moment disputé aucune finale en ATP 500 ni Masters 1000. Mais il évoque avec plaisir le tournoi brésilien où tout a commencé pour lui sur le grand circuit en 2017 avec une demi-finale perdue en trois sets contre Carreno Busta : « La première fois que je suis venu à Rio, c’était il y a 5 ans. J’étais inconnu de tous, et c’est parfois bien parce que vos adversaires ne savent pas beaucoup sur vous, n’ont pas d’images ou de connaissances sur qui vous êtes et comment vous jouez. J’ai essayé de jouer d’une manière agressive avec mon coup droit et je m’en suis bien sorti. Il n’y avait pas de pression, cela m’a vraiment aidé. Mais quand vous évoluez, les gens commencent à vous connaître, les joueurs échangent, en savent plus sur vous, et c’est tout de suite plus difficile. »

 

Ruud analyse aussi l’évolution de son jeu, lui qui a progressé de 100 places (108 à 8) en trois ans pour devenir une référence respectée sur terre battue : « Je pense que toutes les parties de mon jeu ont évolué, en particulier mon jeu de jambes. Je me sens beaucoup plus rapide, je bouge mieux sur le court, et c’est un point auquel j’ai beaucoup travaillé avec mon préparateur. Aujourd’hui, j’arrive à frustrer mes adversaires car cela devient difficile pour eux de me mettre des points gagnants ! Le travail a surtout payé sur la terre battue : je sens que je vais chercher des balles qui je n’allais pas chercher il y a cinq ans. Je tiens beaucoup mieux l’échange et retourne très bien. Mon revers s’est aussi amélioré. En cinq ans, il a tellement évolué, en plus de mon coup droit, que je me sens désormais capable de bien frapper la balle des deux côtés. »

Ruud sait qu’il aura énormément de points à défendre en 2022 pour rester dans le TOP 10 mais l’idée ne l’effraie pas, bien au contraire : « C'est une année passionnante mais difficile pour moi qui s'annonce car je dois défendre plusieurs bons résultats. J'espère réussir et rester là où je suis dans le classement. L'année dernière, j'ai réussi à entrer dans le TOP 10 en prenant énormément de plaisir sur le court. Il y aura des gars plus jeunes qui lutteront pendant longtemps pour me prendre ma place, donc je vais faire ce que je peux pour rester. Et les gars devant moi sont de très bons joueurs, ce sera difficile d’aller les chercher. Mais je compte travailler dur pour y rester pendant de nombreuses années et prouver que j’ai ma place parmi les meilleurs joueurs du monde. »

 

Casper Ruud avoue avoir sa préférence parmi les joueurs du Big 3 : « L'une de mes idoles est Rafa [Nadal]. J'ai toujours prêté attention à lui et à ce qu'il fait sur et en dehors du court. Tout comme Roger Federer, ce sont des gens à admirer. Ils m'inspirent forcément. Le premier souvenir que j’ai du tennis, c'est d’avoir regardé Rafael Nadal à la télé­vi­sion lors­qu’il a gagné Roland‐Garros pour la première fois. Je n'avais que 5 ans. Je voulais jouer sur le grand circuit comme lui. C’est à ce moment qu'est née ma motivation de jouer au tennis. »

 

Le rapport entre Ruud et les journalistes est très solennel. Si le joueur est ambitieux, l’homme est réservé et se livre assez peu sur sa vie privée : « Je suis quelqu’un de timide de nature. Parfois, je me demande pourquoi les journalistes veulent me parler car je n'ai pas toujours l'impression que ma vie est passionnante… Mais en même temps, j'évolue, il y a plus il y a plus de choses à dire sur ma propre carrière, plus d'histoires à raconter. Il y a peut-être cinq ans, je ne parlais pas autant que maintenant. Cela m’a aidé à m’affirmer en tant que joueur, mais aussi en tant qu’homme. »

Casper Ruud n'a que 90 points à défendre en mars et pourrait donc profiter des deux Masters 1000 d'Indian Wells et Miami pour consolider sa 8ème place mondiale avant d'entamer la saison sur terre battue où il aura 1330 points à sauver mais aussi 750 points en juillet à Bastad, Gstaad et Kitzbühel. Un gros parcours à Roland Garros pourrait lui permettre de résoudre une partie de l'équation.

(Propos recueillis par les confrères brésiliens de UOL Esporte.)