ATP / Golden Swing : la tournée inachevée de Corentin Moutet

Face aux annulations des futures tournois ATP pour les six semaines (au minimum) à venir, l’occasion nous est donnée de prendre le temps de faire une rétrospective des rencontres marquantes qui ont émaillé le mois de février, un mois qui fait la part belle aux scénarios improbables, notamment en Amérique du Sud.

Ce mois de février est chaque année l’occasion de poser ses bagages en Amérique du Sud pour le « Golden swing », cette tournée organisée depuis 2001 sur terre battue. Fort taux d’humidité, altitude, vent, forte chaleur, terrains parfois discutables, les conditions offertes sont souvent dantesques et rudes pour les organismes. Une fois n’est pas coutume, la tournée a connu son lot de ruptures physiques. Peu de Français ont choisi par le passé de rester sur l’hémisphère sud après la tournée australienne et ainsi se frotter aux joueurs sud-américains pugnaces qui jonchent ces tournois. Ce fut par exemple le cas de notre consultant Florent Serra qui est parti en Amérique du Sud en février 2006 où il perdra 3 de ses 4 matchs. Il ne reviendra plus la disputer : « C'est une tournée qui est très difficile parce qu'il faut un temps d'adaptation pour jouer sur terre battue et la Golden Swing arrive très vite après la tournée australienne. On affronte là-bas des adversaires qui jouent tout le temps sur terre et qui n'ont pas besoin de ce temps d'acclimatation. Ce sont des adversaires qui arpentent la terre battue, qui ont été formés sur terre battue. En février, quand on arrive en Amérique du Sud, on n'a pas joué sur terre depuis le mois de mai de l'année d'avant (ou juillet pour certains). L'ambiance est incroyable et très difficile. Je me souviens d'un match contre Agustin Calleri à Buenos Aires, le public était très hostile et pas facile à gérer. Les voyages étaient éprouvants aussi pour aller d'un tournoi à un autre. On se rend pas compte quand on est Européen de la facilité qu'on peut avoir à voyager en Europe. Les conditions humides sont pas évidentes mais pas forcément plus difficiles qu'en Australie. »

Corentin Moutet a également fait le choix de partir en Amérique du Sud cette année afin de pouvoir retrouver sa surface fétiche.

Après avoir disposé facilement d’un Thiago Monteiro probablement fatigué après son titre au Challenger de Punta del Este, Corentin Moutet rencontrait au 2ème tour du tournoi de Cordoba l’Argentin Guido Pella. Ayant pris lors de ces tournois précédents plusieurs temps morts médicaux (MTO) à cause de gênes au dos, Pella s’avançait dans cette tournée avec beaucoup d’incertitudes. Cependant, il avait l’occasion de prendre sa revanche après sa défaite surprise contre le Français au 2ème tour de Roland Garros en 2019.

Tournoi malmené par des conditions déplorables (notamment par des rafales de vents qui rendaient le jeu particulièrement difficile), la qualité du match proposée par les deux protagonistes fut d’autant plus appréciable. Après un premier acte en mode chassé-croisé où la patte gauche de Moutet aura bien répondu à un Argentin incisif qui finira par avoir le dernier mot, le second set sera le témoin de la crispation des deux joueurs. Moutet prend rapidement le large et Pella sollicite une nouvelle fois un MTO pour soigner ses problèmes de dos. Menant 4-0 avec un double break, le Français se fait rejoindre à 4-4 et perd même son service dans la foulée. Servant pour le match, Guido Pella livre un jeu épouvantable et relance le Français qui breake à nouveau et s’adjuge le second set 7-5.

Chahuté par le public qui stigmatise les gestes d'humeur du Français, la partie n’est pas de tout repos et l’Argentin lui-même perd son sang -froid, en fendant en deux sa raquette. Gêné physiquement, Pella perd son service et le jeune Français peut conclure le match 6-3 dans le dernier set.

Corentin Moutet est régulièrement stigmatisé pour son caractère ombrageux (une image qu’il aura bien du mal à enlever) et les médias français et étrangers ont pris un malin plaisir à relayer les propos de Guido Pella sur lui après le match : «Moutet n'est pas bien éduqué. Il sera un grand joueur un jour, mais il est très mal éduqué, a-t-il déclaré. Les autres fois où je l’ai affronté, il a fait la même chose. Il a manqué de respect au public et il m’a manqué de respect ». Cette affirmation opérée à chaud nous semble, avec du recul, exagérée.

Corentin Moutet a un tempérament tempétueux mais ses progrès pour gommer son impulsivité naturelle sont significatifs. On connaît également son caractère très démonstratif, celui-ci n’hésitant pas à s’encourager avec vigueur pendant les matchs. Que les adversaires puissent voir cela d’un mauvais œil est parfaitement entendable. Qui n’a jamais été agacé par les encouragements intempestifs d’un adversaire dans un match serré et tendu ? D’un œil plus extérieur, on se trouve ni plus ni moins devant un jeune homme vivant pleinement son match. Le public argentin, tout acquis à la cause de leur compatriote, s’est, lui, parfaitement introduit dans la brèche pour essayer de déstabiliser le Français. Et cela fait partie du jeu, il ne convient pas de l’en blâmer. On a vu avec les nombreux épisodes Medvedev et Kyrgios l’année dernière à quel point les relations conflictuelles avec le public pouvaient se révéler complexes, ce dernier pouvant apparaitre de prime abord vindicatif et finalement complice. En d’autres mots, ça fait partie du show. 

Fondamentalement, ce genre d’anicroches relève de l’anecdotique et il nous semble inopportun de faire un procès d’intention à Corentin Moutet puisqu’il a tout certainement donné ce que le public cherchait. De l’émotion. Quelques séquences lors de son match contre Andrej Martin, au tour d’après, l’illustrent bien. Lorsque le Français se prend un « time violation » (dépassement du temps imparti de 25 secondes pour servir sa première balle), il est hué par la foule, qui n’a pas oublié le match contre Pella. On l’entend alors vociférer. « Combien vous avez payé pour voir le match ? Combien ? Appréciez le match ! Arrêtez de crier tout le temps ! Appréciez le match, voyons ! ». En grande difficulté, il finit par lâcher peu à peu le match et sort en toute décontraction un réjouissant tweener lob gagnant. Ragaillardi, le Français incite la foule à l’applaudir plus fort et celle-ci s’exécute.

Toujours est-il que même si ces passades se sont révélées en définitive plus amusantes que scandaleuses, les critiques ont visiblement sonné fort dans les oreilles du Français et ce dernier a répondu sur twitter avec son lyrisme habituel :

Je ne suis pas parfait mais qui peut prétendre l’être ? Critiquez moi ou aimez moi. Je n’arrêterai pas de me battre avec mes défauts et mes qualités. Je pense que se battre et repousser ses limites est la plus grande forme de respect. Personne n’est parfait, ni vous ni moi

— Corentin Moutet (@moutet99) February 6, 2020

Mal à l’aise en Amérique du Sud comme il le montrera sur les réseaux sociaux, Corentin Moutet n’aura pas l’occasion de concrétiser ces belles promesses entraperçues à Bercy et Doha. Une défaite d’entrée contre Kovalik à Buenos Aires puis une regrettable sortie de route contre Federico Coria à Rio de Janeiro (le frère de Guillermo), justement le prototype du sud-américain tenace et dur au mal contre qui la déconcentration peut coûter cher, signeront la fin de sa tournée et son départ (temporaire ou définitif ?) du réseau social Twitter.

Annulant même sa participation à Santiago, nul doute que ce détour sud-américain ne restera pas gravé dans sa mémoire. Espérons l’y revoir les prochaines saisons. Le Golden Swing aime le sang chaud, les bagarreurs mais surtout le talent pour soulever les foules souvent nombreuses sur cette tournée. Corentin Moutet réunit tous les ingrédients pour y réussir de belles choses si jamais il décide d’y revenir un jour.

ATP 250 de Cordoba

1er tour : Corentin Moutet bat Thiago Monteiro (6-4/6-3)

2ème tour : Corentin Moutet bat Guido Pella (6-7/7-5/6-3)

3ème tour : Andrej Martin bat Corentin Moutet (6-3/6-2)

ATP 250 de Buenos Aires

1er tour : Jozef Kovalik bat Corentin Moutet (6-3/7-6)

ATP 500 de Rio

1er tour : Federico Coria bat Corentin Moutet (1-6/7-6/7-6)