Interview / Auger-Aliassime France : « Contre Medvedev, j'ai cru voir un autre joueur. »

Il aura fallu une première balle à 215 km/h pour empêcher Felix Auger-Aliassime de rêver plus grand lors de l'Open d'Australie 2022. Mais le Canadien ne s'est pas accablé, trop conscient des progrès effectués et entrevoyant l'avenir radieux qui s'offrait à lui. Et ce, à la plus grande joie de ces fans, et parmi eux le compte Auger-Aliassime France, tenu par deux suiveurs de la petite balle jaune, réunis de manière circonstancielle pour la passion qui les anime pour le jeu et la personnalité du Canadien.

Ironie de l'histoire, le compte estampillé France du Canadien est tenu par Seb, un québécois, l'ainé du duo... et par Hugo, 21 ans, bien français lui, tendance mistral. C'est lui qui a créé le compte en premier lieu, juste avant le tournoi de Wimbledon 2019, le manque de disponibilité le conduisant à le partager avec son camarade qui commentait régulièrement ses tweets. Il voit Félix à la télévision pour la première fois au premier tour de Miami en 2019, tournoi qui le conduira jusqu'à sa première demi-finale en Masters 1000. « Je le suivais à l'époque à travers les articles d'Eurosport et c'est justement cela qui a attiré ma curiosité. Dès le premier match, j'ai beaucoup aimé son style de jeu et j'aimais beaucoup sa grâce. Du coup, j'ai cherché à en savoir plus sur le joueur et sur l'homme. ». Le compte a grandi (aujourd'hui près de 1500 abonnés) et suit avec beaucoup de précision la montée en puissance du jeune joueur sur le circuit. Il nous semblait de fait naturel de rencontrer Hugo, à la fin de l'Open d'Australie, via un Space Twitter, pour l'interroger sur les récents progrès de Félix Auger-Aliassime.

 

Toni Nadal et Felix Auger-Aliassime ont débuté leur collaboration en avril 2021. Comment tu juges l'apport du coach espagnol dans les progrès du Canadien ? Quelle évolution tu constates entre le Felix d'avant Toni Nadal et celui d'aujourd'hui ?

Auger-Aliassime France : Avant que le coach ne rejoigne son encadrement, Felix était un joueur fougueux qui frappait très fort et faisait craquer ses adversaires de cette manière. Cela marchait au début car personne ne le connaissait sur le circuit. Mais au bout d'un an, un an et demi, ce n'était plus possible de continuer comme cela. Il a commencé à travailler avec Toni Nadal et au début, les résultats ont été décevants, sans que l'on sache vraiment si cela était dû à un problème de compréhension ou tout simplement parce que Felix entamait sa saison de terre battue, une surface où il peut connaître des difficultés. Puis on a fini par voir au fur et à mesure un Felix qui gagnait les longs échanges, des coups plus fiables. Même s'il y a toujours beaucoup de fautes directes, on sent que son jeu est plus solide, plus mature. Ceci étant dit, je dois avouer que j'ai du mal quantifier précisément l'apport de l'Espagnol car au final, Toni, on ne le voit quasiment jamais. Cet hiver, on sait que Felix est resté à Monaco avec son second entraîneur Fred Fontang et il n'était pas avec Toni, en Australie non plus. Il n'empêche que ses progrès sont réels ces derniers mois.

 

Le premier coup d'éclat de l'ère Toni Nadal, c'est sa saison sur gazon l'année dernière, qui était quasi parfaite (finale à Stuttgart, demie à Halle, quart à Wimbledon), alors que le joueur apparaissait sans solution dans son jeu pendant la tournée sur terre battue. Quel regard as-tu porté sur sa saison sur gazon ?

 

Auger-Aliassime France : Sa saison sur gazon a été le fondement de toute la confiance qu'il a accumulée ensuite. Sa victoire contre Zverev (6-4, 7-6, 3-6, 3-6, 6-4 en huitième de finale à Wimbledon) l'a vraiment changé et ça lui a apporté des bases solides mentalement pour aborder la suite de sa saison avec sérénité.

 

On entend parfois des commentaires durs de la part des suiveurs de tennis qui considèrent que le Canadien ne perce pas assez rapidement. Est-ce que tu comprends ces frustrations ou es-tu au contraire agacé par ces jugements ?

 

Auger-Aliassime France : Cela m'agace profondément (rires). J'ai parfois l'impression que les gens ont un avis biaisé et hâtif sur les jeunes joueurs qui s’installent sur le circuit. Cependant, il faut l'avouer en toute objectivité, lorsque Felix est dans un mauvais jour, c'est vraiment horrible et frustrant à regarder. Si les gens ne regardent que ces matchs-là le concernant, je peux comprendre qu'ils se demandent comment il peut être dans le top 15. Mais globalement, je pense que des joueurs comme Nadal, Federer ou Djokovic ont banalisé l'exceptionnel dès leur plus jeune âge et on tolère moins des coups de moins biens, des contre-performances de la part de joueurs prometteurs comme Felix. Alors qu'au final c'est quelque chose d'humain et normal. Et cela rend des moments comme sa victoire contre Bautista Agut à l'ATP Cup encore plus beaux. Car lorsqu’on suit un joueur, on voit ses moments de doute, on est conscient qu'il fait tout pour s'en sortir, on ressent de la frustration en voyant ses difficultés sur le court et lorsqu'on finit par le voir jouer le tennis qu'il a montré contre Evans ou Medvedev à l'Open d'Australie, c'est comme une récompense. En tout cas, on ne s'ennuie pas avec lui (rires).

 

Est-ce que la victoire du Canada dans le format particulier de l'ATP Cup peut être un déclic sur ses finales perdues, lui qui a fait preuve d'autorité lors de son match décisif contre Bautista Agut. Est-ce que cela peut l'amener à mieux gérer ces échéances ?

 

Auger-Aliassime France : Je pense, oui. Ce match contre Bautista Agut doit lui permettre d'aborder différemment ces échéances car Felix s'est retrouvé dans une configuration où il a su gérer le poids de son pays sur ses épaules. Ce n'était pas évident à faire, je pense que cela peut le libérer dans sa gestion de ses futures finales.

 

Puisqu’on parle beaucoup de ses 8 finales perdues, je te propose de les reprendre dans l'ordre pour les analyser. Tout d'abord, il y a la première d’entre elle à Rio, sur terre battue, contre Laslo Djere, en 2019, un match plutôt serré…

 

Auger-Aliassime France : Il a 18 ans à ce moment-là, on ne peut pas lui reprocher grand-chose sur ce match-là.

 

La 2ème a lieu contre Benoit Paire à Lyon, la même année, encore une fois sur terre battue. De mémoire, il joue blessé…

 

Auger-Aliassime France : Oui, tout à fait et d'ailleurs, il est obligé de déclarer forfait à Roland Garros, qui se joue dans la foulée.

 

La 3ème se joue sur gazon, toujours la même année, à Stuttgart, contre Matteo Berrettini.. Il s'agissait de son premier tournoi sur herbe sur le circuit professionnel.

 

Auger-Aliassime France : Sur une surface où il était censé avoir moins de repères, je ne pense pas qu'il puisse avoir des regrets. Et Berrettini était trop solide en finale.

 

La 4ème finale se joue à Rotterdam contre Monfils, en 2020.

 

Auger-Aliassime France : Il n'y a pas trop de regrets à avoir sur celle-ci non plus. Monfils jouait, comme d'habitude, très défensif. Et comme Felix avait tendance à surjouer à cette époque-là, il avait complètement craqué dans la filière de Gaël. Il n'avait pas les armes à cette époque pour le battre, contrairement à aujourd'hui. La finale a été expédiée rapidement du coup…La semaine d'après, il joue une finale à Marseille contre Tsitsipas. Celle-ci était plus frustrante, d'autant plus pour lui certainement aussi, car c'était un joueur qu'il battait régulièrement en junior. Et là, il a vite remarqué qu'il n'avait plus les solutions pour le battre. La réaction que j'avais eu instinctivement après ce match c'était de me dire « pourquoi Félix ne progresse pas comme lui ? ». J'imagine que ça a dû trotter dans sa tête aussi.

 

La 6ème finale a lieu à Cologne, en 2020 contre Zverev…

 

Auger Aliassime France : dans ce match, il se fait breaker dans les premiers jeux des deux sets et ne parvient pas à revenir au score. C'est quelque chose qui lui arrive souvent, hélas.

 

Il y a ensuite cette défaite sèche à Melbourne en 2021 contre Daniel Evans et son slice, un match up qui ne lui est pas favorable. Enfin, une deuxième finale à Stuttgart perdue contre Cilic.

 

Auger-Aliassime France : Honnêtement, il fait un bon match sur cette finale. Le 1er set aurait pu aller dans un sens comme dans un autre, c'était très serré mais il perd malheureusement le tie-break. Dans le second set, il se fait breaker tôt et ne parvient plus à revenir, un classique chez lui. On sentait une différence par rapport à ses autres finales mais cela n’est pas concrétisé en sa faveur.

 

On va reparler de son quart de finale contre Medvedev à l'Open d'Australie. Avec le recul et la déception évacuée, comment tu analyses ce match ?

 

Auger-Aliassime France : Il y a beaucoup d'enseignements positifs à tirer de ce match et je ne vois pas comment ce dernier pourrait lui faire du mal. Je ne me souviens pas l'avoir vu jouer comme il l'a fait dans les deux premiers sets, c'était incroyable dans l'échange et sur le plan tactique. Sur les trois derniers sets, cela se joue à des détails, des balles de breaks que tu ne convertis pas, des 0-30 que tu n'arrives pas à concrétiser en mettant la pression sur l'adversaire. Il a manqué de réalisme mais il a beaucoup à apprendre de cette expérience.

 

Avant de gagner le premier set contre Medvedev, Félix en était à 7 sets consécutifs perdus contre lui. Quelle différence tu as noté sur ce match par rapport à ces dernières confrontations avec le russe ?

 

Auger-Aliassime France : J'ai cru voir un autre joueur. Tennistiquement, mentalement et tactiquement, il y avait tout qui était bien réglé. Il était beaucoup plus consistant. Il y avait beaucoup plus de matière, il variait les hauteurs de balle et les effets. Quand on compare son match avec celui de l'ATP Cup, c'est le jour et la nuit. Il a montré qu’il avait le niveau pour rivaliser avec l’un des 3 meilleurs joueurs du monde, sur le plan tennistique mais également sur le plan physique, d’autant qu’il a encaissé de longs matchs sur ce tournoi. Et ce qui ressort encore une fois, c’est qu’il a une marge de progression énorme, alors qu’il n’a que 21 ans. Enfin, avec ce nouveau Félix capable de soutenir de longs échanges avec moins de fautes directes, la grande question sera de savoir également s'il sera capable de mieux performer sur la terre battue cette saison.

 

Félix aborde une tournée indoor européenne où il a beaucoup de choses à perdre. Peux-tu nous rappeler de quoi il en retourne ?

 

Auger-Aliassime France : Déjà, il s’est retiré du tournoi de Montpellier pour reposer sa cheville. Il va commencer sa tournée par ce tournoi de Rotterdam. En effet, ce sont des tournois qui vont pas mal compter pour lui. Félix perdra ses 300 pts de sa finale de 2020, qu'il a maintenu pendant 2 ans à cause du classement gelé. Il va avoir beaucoup de points à défendre et pourrait être dépassé au classement par un Sinner ou Hurkacz après le tournoi, si FAA est éliminé tôt. Il perdra aussi la semaine suivante les 150 pts de sa finale de 2020 du tournoi de Marseille, encore une fois à cause des points gelés suite à la pandémie. Donc au final, il a un total de 450 points qu'il doit défendre, sur des tableaux qui vont être très relevés. Son quart de finale à Melbourne arrive à temps pour limiter la chute.

 

Le tableau de Rotterdam est sorti. Peux-tu nous donner ton analyse du tableau de Félix ?

 

Auger-Aliassime France : C’est un tableau piège, avec notamment Gerasimov au premier tour, joueur qui lui a pu lui poser des problèmes par le passé. De plus, Felix a cette fâcheuse tendance à commencer en mode diesel ses tournois donc il faudra faire attention au piège. Au 2ème tour, c’est Bublik ou Murray qui se profile. Felix devrait être favori, à voir comment Bublik a récupéré de son titre à Montpellier et l’état de forme de Murray. En quart de finale, un gros match pourrait attendre Felix avec Norrie ou Khachanov, étant donné la dynamique de ces joueurs. Félix serait une nouvelle fois favori mais ces joueurs sont capables d’élever leur niveau de jeu à n’importe quel moment. En demi-finale, il pourrait potentiellement tomber sur Rublev, qui n’est pas dans la forme de sa vie et semble montrer un plafond de verre dans sa progression. A l’instant T, je verrai FAA s’imposer dans un match en 3 sets. En finale, on pourrait avoir du Tsitsipas ou Hurkacz. Beaucoup de gros morceaux donc et rallier la finale serait une grosse performance. Le problème à la vue des deux noms évoqués, c’est que ce sont des joueurs qui savent comment gagner des titres et cela pourrait peser dans la balance. Et étonnamment, je le verrai mieux performer face à Tsitsipas plutôt qu’un Hurkacz par exemple, car il aurait peut-être moins de pression sur ses épaules.

 

Premier élément de réponse avec son premier match à 12h30 aujourd'hui contre Egor Gerasimov !