Interview exclusive (1ère partie) / Marchenko : « Rentrez chez vous ! »

« Rentrez chez vous. Prenez vos soldats de partout, y compris de Donetsk, Louhansk et de la Crimée et laissez notre pays tranquille. Voilà ce que j’aurais à dire ». Nous avons interviewé Illya Marchenko avec Mugetsu Tennis le 4 février dernier, alors que les pressions de la Russie sur la frontière ukrainienne étaient déjà palpables. Lorsque nous avons fini de retranscrire cette interview le week-end dernier, il nous a semblé important de recontacter le joueur pour lui demander s'il souhaitait faire passer un message sur la situation dramatique que vivait son pays.

 

« Russians, go home », nous a donc indiqué par mail celui qui a fui Donetsk il y a 8 ans, au moment de l'auto-proclamation de la République populaire de Donetsk qui avait provoqué un conflit violent entre les sécessionnistes pro-russes et l'état central ukrainien. « Les Russes ont dit pendant 8 ans « nous ne sommes pas présents ici » mais je suis certain à 100% que c’était bien eux pendant tout ce temps derrière cela », a-t-il ajouté sur Twitter concernant les événements qui ont touché sa ville en cette année 2014. Depuis cette année-là, le joueur de 34 ans est domicilié à Brastislava en Slovaquie, à 1800 km de Donetsk.

 

Pour Illya Marchenko, cette guerre qui touche l’Ukraine sonne probablement comme un écho encore plus douloureux. Le message qu'il a partagé sur son profil Twitter le 24 février dernier dit tout de la colère qu'il ressent aujourd’hui face au drame qui touche son pays : « En 2014, ils ont apporté leur « paix » à la Crimée, Lougansk et Donetsk, chez moi. Maintenant, ils apportent leur « paix » à tout le pays. Message au reste du monde ; si vous pensez que cela ne vous affectera pas ou que votre alliance avec eux vous protègera, n'oubliez pas que l'Ukraine a une population d'environ 40 millions et 250 000 hommes composant leur force armée. Et pourtant, cela ne l'a pas stoppé. Donc, jetez juste un œil à la Défense de VOTRE pays et rappelez-vous juste à quel point tout le monde était uni au début de la pandémie. Les sanctions ne sont pas suffisantes ! ».

 

Ces mots empreints d'inquiétude et d'urgence s'ajoutent à ceux de Lesia Tsurenko, effrayée à l'idée de ne plus jamais pouvoir revenir en Ukraine,  à ceux de Dayana Yastremska, qui a fui le pays de manière chaotique avec sa jeune sœur de 15 ans, à ceux d'Elina Svitolina, qui a indiqué vouloir verser l'intégralité des prize money de ces prochains tournois à son pays, à ceux de Sergiy Stakhovsky qui a annoncé ce week-end qu'il allait rentrer en Ukraine pour s'engager au sein de l'armée de son pays, à ceux des joueuses ukrainiennes dans leur ensemble s’étonnant du silence de la WTA sur ce sujet et demandant à ce que les tournois russes soient retirés du calendrier.

 

Bien que cette interview apparaisse dérisoire aujourd’hui par rapport à il y a un mois lorsqu'elle a été enregistrée, nous avons malgré tout décidé de la publier. Dans cette première partie de l'interview, Illya Marchenko a évoqué avec nous pendant plus d'une heure sa carrière, sa vie sur le circuit Challenger et l'évolution tactique du tennis aujourd'hui.

 

Peux-tu nous raconter comment tu es arrivé dans le tennis ? Pourquoi avoir choisi cette voie ? Était-ce une vocation ?

J'ai commencé le tennis à l’âge de 7 ans. C'est mon père qui m'a amené sur un court, il débutait également dans ce sport à l'époque et il joue toujours aujourd'hui. C'était plutôt difficile car en Ukraine, il n'y a pas beaucoup d'argent et ma famille n'avait pas beaucoup de moyens. Donc, quand j'étais jeune joueur, je ne voyageais pas beaucoup et je ne jouais pas beaucoup de tournois. En fait, je ne voyageais qu'à l'intérieur de l'Ukraine. Lorsque j'ai commencé à jouer des tournois ITF, cela se limitait à 3 tournois donc il était évident à ce moment-là que je devais voyager plus. Avant mes 18 ans, je n'avais disputé que 5 ou 6 tournois. Puis, j'ai eu une invitation pour rejoindre un club de tennis à Donetsk, qui a couvert mes dépenses sur le circuit à partir de ce moment-là, jusqu'à mes 25 ans de mémoire. Pendant cette période, je n'ai pas eu de problèmes avec l'argent, il m'en envoyait régulièrement. J'ai pu ainsi commencer ma carrière professionnelle et jouer 18-20 tournois par an. Cela a été une aide immense de leur part. Ce club existe toujours, il est aujourd'hui localisé à Kiev, c'est un peu différent parce qu'ils ont moins de soutien de la part de sponsors mais ils essaient toujours de sortir des bons joueurs à l'heure actuelle.

 

Tu n'as pas reçu d'aide de la part de la Fédération ukrainienne de tennis ?

Non, mais en revanche, l'un des principaux sponsors du club était l’un des dirigeants de la Fédération ukrainienne de tennis. C'était son club privé, donc ce n'est pas facile à juger. Mais je n'ai pas eu d'aide directe de leur part en tout cas.

 

Donc tu as pu compter sur des sponsors fiables pour démarrer ta carrière.

Oui et avant ça, j'ai eu un peu d'aide de la part de mon club local. J'ai pu avoir accès à des courts gratuitement ou à des coachs parce que je ne pouvais pas payer à l'époque. Cela m'a beaucoup aidé aussi.

 

En matière de formation, on remarque qu'il y a plus de joueuses ukrainiennes qui émergent que de joueurs. Est-ce que tu as des éléments d'explications ?

Oui, j'ai une opinion là-dessus, je ne sais pas si c'est correct ou pas mais je vais quand même l'exposer (rires). Je pense que cela demande moins d'investissements financiers de « créer » des joueuses de tennis parce qu'elles peuvent avoir des résultats plus tôt. Dès l’âge de 17 ou 18 ans, elles peuvent déjà performer dans les grands tournois. Chez les garçons, le retour sur investissement est généralement plus long car c'est plus dur de percer, je pense. L'argent est un problème en Ukraine. Je connais beaucoup de jeunes joueurs talentueux qui ont dû stopper leur carrière car il n'avait pas d'argent pour espérer aller plus loin. J'ai eu de la chance d'avoir des sponsors, je n'étais pas le meilleur joueur en Ukraine, j'étais très loin de l'être même.

 

On peut imaginer que c'est plus dur qu'en France ou en Italie, où on peut s'appuyer sur un réseau de tournois très important pour faire progresser les jeunes.

En effet, j'ai dû revenir deux fois de blessures importantes, si j'avais été Français, j’aurais eu 10 ou 15 wild cards à peu près partout. J'en ai eu que deux dans ma carrière, c'est pas beaucoup. La première c'était à un tournoi ukrainien en 2007, j'avais pas encore 20 ans. L'autre, c'était en 2012 à Pozoblanco en Espagne parce que je m'étais blessé l'année d'avant dans le tournoi et ils m'avaient donné une invitation l'année suivante.

 

Oui, on peut dire que c'est déséquilibré. Par exemple, Luca Nardi, jeune joueur italien, a reçu l'année dernière 15 invitations pour entrer dans des tableaux en Challenger.

Oui, c'est une histoire totalement différente si vous venez d'un de ces pays qui organisent beaucoup de tournois. Le tennis n'est pas très juste, en général. Je comprends que ces tournois cherchent à promouvoir leurs jeunes espoirs, c'est normal d'une certaine manière, sinon il n'y aurait aucune raison de les organiser. Mais il ne devrait pas y avoir de wild card pour les Grands Chelems parce que si vous êtes Français, Anglais, Australiens ou Américains, vous avez toutes ces opportunités que les autres pays n'ont pas.

 

Tu as débuté ta carrière professionnelle en 2006, tu as 16 ans de carrière derrière toi. Si tu devais choisir trois moments où tu t'es senti remarquablement bien sur le court, quels seraient-ils ?

Ma victoire contre Ferrer, tout d'abord, à Doha en 2016 [victoire au premier tour 6-7, 6-3, 6-2]. C'était un gros moment pour moi. Ensuite la même année, mon huitième de finale à l'US Open. Je ne pourrais pas sortir un match en particulier, le tournoi en son entier est un très bon souvenir [victoires contre Dodig, Dzumhur et Kyrgios avant de perdre contre Wawrinka en 4 manches]. Et enfin, ma victoire contre Murray en finale de Challenger à Biela l’année dernière. Je sais qu'il n'est plus le même joueur qu'il a été mais quand même... Ça a été un match plutôt facile en fait (rires). Mais en tout cas, c'est quelque chose dont je suis fier et qui restera un souvenir mémorable.

 

A ton meilleur classement, tu as été top 50 en 2017. Tu as été présent dans le top 100 entre 2010 et 2011 puis entre 2015 et 2017. Qu'est ce qui t'a manqué pour aller plus haut ?

A chaque fois que j'ai réussi à atteindre le top 100, cela s'est fini avec une blessure et mon corps ne pouvait pas suivre. J'ai aussi certainement fait des erreurs lorsque j'ai dû me construire en tant qu'athlète et mettre en place mon style de jeu. Mon corps n'était pas prêt. C'est la seule chose qui me vient en tête parce que je pense que j'avais le niveau pour aller plus haut. Mais bon, vous devez jouer toute l'année et non pas quelques tournois, ce que je n'ai pas réussi à faire. Voilà un bon résumé, beaucoup de blessures et de malchance… Je pense que j'aurais pu faire du meilleur boulot dans ma manière de construire mon physique lorsque j'étais plus jeune. Si je pouvais revenir en arrière avec l'expérience que j'ai maintenant, évidemment ce serait beaucoup plus facile.

 

Dans une précédente interview, tu disais que si tu étais devant une version plus jeune de toi-même, tu lui dirais de ne pas travailler plus dur, mais mieux, ça va dans le sens que tu viens d’évoquer ?

(Il corrige) Plus intelligemment, pas mieux. Mais oui, c'est l'idée.

 

Est-ce que tu peux citer des joueurs ou des profils de joueurs qui conviennent bien à ton jeu ?

J'aime bien jouer les joueurs un peu fous comme Kyrgios, Bublik, Paire ou Tiafoe. Ces derniers aiment venir avec leurs tours de passe-passe et entrer dans la tête de leur adversaire. Mais en face, je suis le gars professionnel et concentré qui va se battre sur tous les points.

 

Qu'est-ce que tu penses de l'émergence d'un joueur comme Maxime Cressy ? Est-ce que tu penses que ce genre de profil peut remettre le service-volée au goût du jour ? Toi-même, quelles sont tes armes face à ce genre de joueur ?

Tout d'abord, je l'ai battu l'année dernière donc oui, j'ai les armes pour jouer ce genre de profil (rires). Une des raisons pour lesquelles il a du succès aujourd'hui, c'est que depuis un ou deux ans, les tournois ont commencé à rendre les courts plus rapides. C'est bien pour ce genre de profil et c'est bien également pour le tennis car plus il y a de variété, mieux c'est. Personnellement, je n'aime pas regarder ce genre de matchs très longs avec Rafa, Djokovic. Ils jouent 20 coups à chaque rallye, ce genre de choses n'est plus intéressant. Si vous avez des gars comme Cressy ou Stakhovsky, qui joue aussi le service-volée, ou Gaston qui fait tout le temps des amorties, c'est quelque chose d'unique et bon pour le tennis. Donc accélérer les surfaces pour favoriser ce genre de profil de serveur-volleyeur, c'est quelque chose de positif pour ce sport.

 

On peut aussi voir une question de profil favorable à ce style de jeu. On a beaucoup de joueurs aujourd'hui, comme Medvedev, qui campent loin derrière la ligne. Donc une bonne première balle bien conclue à la volée peut être un coup très efficace contre eux.

C'est vrai mais Medvedev a beaucoup d'autres armes également. Il est bon au passing notamment. Les serveurs volleyeurs sont d’ailleurs des profils que j'aime bien jouer car le passing est mon meilleur coup. Lorsqu'ils exécutent une volée, ces joueurs ont la pression de devoir en faire leur dernier coup. C'est d'autant plus facile pour moi d'exécuter un passing car je n'ai rien à perdre à chaque fois. Je suis bon au retour, ce qui est toujours utile contre eux également. J'ai des armes contre ces joueurs mais il y a des exceptions. Un gars comme Philipp Petzschner [ancien 35ème joueur mondial, double vainqueur en Grand Chelem en double avec son partenaire Jurgen Melzer et auteur d'un match marathon incroyable - et perdu - contre Rafael Nadal au 3ème tour de Wimbledon en 2010] était mon cauchemar absolu. Il utilisait son slice pour venir au filet, il me laissait aucune chance et me détruisait, même si j'étais bon en passing.

 

C'était justement la question suivante, à savoir le genre de joueurs que tu n'aimes pas jouer.

Je n'aime pas trop affronter des gars très consistants qui ne donnent pas de points. Les joueurs qui utilisent le slice ou cassent le rythme avec des amorties, je n'aime pas trop non plus, cela m'énerve beaucoup sur un court (rires).

 

Parlons de mental. C'est devenu un peu le facteur X pour les joueurs qui veulent s'améliorer car le tennis est un sport très exigeant mentalement. C'est parfois dur de conclure les matchs et on a pu remarquer que cela pouvait être dur pour toi aussi par moments.

Oui, c'est normal d'une certaine manière. Si vous avez ce sentiment dans votre estomac que quelque chose d'important est sur le point d'arriver, dans ces moments, vous essayez de vous appuyer sur vos gros points forts, ce que je n'ai pas vraiment. Cela a été délicat pour moi, particulièrement lorsque je suis revenu de blessure. Mon service ne m'a beaucoup aidé dans ces moments-là, en plus de mes jambes qui ne m'aidaient pas non plus. Donc j'ai eu des problèmes pour finir les matchs dans ce genre de situations.

 

Donc ce sont des difficultés que tu as pu connaître récemment mais qui ne t'ont pas traversé toute ta carrière, c'est bien cela ?

En fait, ces moments clés sont difficiles pour tout le monde. Lorsqu'on voit Rafa ou Djokovic, ils ont ces moments de flottement. Quand Rafa est tendu par exemple, il joue vraiment court. Il court dans tous les sens pour essayer de se battre et essaye donc de s'appuyer sur ses forces. Djokovic s'irrite lui un peu plus quand il est tendu. Quant à Federer, il manque juste tout dans ces moments-là. Donc, il faut juste accepter que tout le monde vit ces moments-là. Pendant les matchs, on doit apprendre à le gérer. Certaines personnes ont tendance à faire plus attention à ces moments où vous ne pouvez pas finir ces matchs, lorsque vous êtes en train de lutter sur le court. Mais ils ne regardent pas ces situations où vous arrivez à gagner le match ou lorsque vous faites un come-back après avoir été mené d'un set et d'un break par exemple. Donc oui, il y a des joueurs qui gèrent mieux ces moments que d'autres mais ce constat étant fait, vous devez accepter que cela arrive à tous les joueurs.

 

Est-ce que tu travailles ton mental aujourd'hui ? Est-ce que cela reste aujourd'hui un axe de progression pour toi ?

Non en ce moment non. Je l'ai déjà fait mais au fond, je n'aime pas avoir quelqu'un qui entre dans ma tête, pour la manipuler, d'une certaine manière. Je préfère avoir recours aux livres qui m'ont aidé à comprendre et accepter certaines choses, notamment le fait qu'être tendu est quelque chose de normal.

Suite de l'interview ici.

L'entretien a été réalisé le 4 février dernier, via Anchor.

Pour rappel, sa chaîne Youtube est disponible ici :

https://www.youtube.com/c/IllyaMarchenkoATP

Les vidéos sont en anglais mais il est possible pour les moins anglophiles d'entre vous de générer des sous-titres automatiquement.

L'interview est également disponible en audio :

-via le site internet de Mugetsu, que nous vous conseillons par ailleurs :

https://mugetsutennis.wpcomstaging.com/the-ballroom-episode-1-marchenko/

 

- et via la plateforme spotify :

https://open.spotify.com/show/3qAUUVwTPRhhwE3OAQNASq