Tommy, "Amazing Journey" (épisode 2/2)

 C'est à Barcelone que Tommy Robredo a décidé de boucler « son voyage incroyable », initié à l'endroit même où l'Espagnol a démarré sa carrière en 1998, il y a 24 ans. « J’ai grandi ici. Quand j’avais 14 ans, j’ai commencé à faire des compétitions par équipe. C’était mon premier tournoi en tant que professionnel quand j’avais 16 ans, se remémore-t-il en conférence de presse avant son dernier match. C’est là que j’ai la plupart de mes amis, et ma famille vit à une heure d’ici. Je pense qu’il n’y a pas de meilleure façon de mettre fin à une carrière que de le faire dans votre club de tennis, avec vos amis, avec votre famille et avec toutes les personnes qui vous ont suivi ».

 

Bénéficiant d'une invitation, Tommy Robredo fait sa dernière apparition ce lundi 18 avril sur un court Rafael Nadal comble, contre son compatriote Bernabé Zapata Miralles. La foule est tout acquis à sa cause mais le quadragénaire ne fait pas illusion. Loin d'être timoré à l'idée de porter le coup de grâce de la carrière de son illustre ainé, le joueur de 25 ans aborde ce match si particulier comme un autre. Tout juste le voit-on s'excuser poliment à plusieurs reprises, lorsqu'il accroche une ligne sur un coup gagnant, auprès son adversaire dépassé.

 

Car Robredo ne peut lutter contre l'intensité imprimé par son adversaire. Ce jour-là, le vétéran espagnol fait son âge, comme l’illustrent les rides de son visage, que l'on voyait de manière moins distincte sur les flux vidéos des tournois Challenger. Il s'incline sèchement 6/1-6/1, parachevant ainsi une dernière ligne droite qui aura duré près de 6 ans, loin des grands courts, dans l'anonymat du circuit Challenger.

 

Début 2016, alors qu'il est âgé de 33 ans, Robredo est encore un joueur du top 50. Mais des pépins physiques enraillent alors sa mécanique. Ses adducteurs l'obligent à abandonner des matchs, des problèmes à l'épaule droite l'handicapent également. L'Espagnol doit passer par la case opération en avril. Lorsqu'il revient sur le circuit en novembre, Tommy Robredo est sorti du top 100 et ne le retrouvera plus jamais.

 

Beaucoup de joueurs n'auront pas eu cette patience, après une longue blessure au crépuscule de leur carrière, de relancer la machine, retrouver les chemins de l'entraînement, crapahuter sur des terrains discutables au coin de coin du monde, pour essayer de grapiller quelques points. Pour quoi faire ?

 

Lorsque Mariano Zabaleta, ancien 21ème joueur mondial décide de mettre fin à sa carrière, c'est pendant un modeste match de Challenger contre Carlos Berlocq à Lima en novembre 2009. Alors qu'il vient de disputer un jeu interminable contre son compatriote hargneux, l'Argentin quitte brusquement le terrain, sans aucune volonté de revenir. Il n'avait plus envie de jouer, tout simplement, considérant que ce qu'il faisait ce mercredi pluvieux de novembre sur ce terrain déserté n'avait plus grand sens pour lui.

Mais Robredo n'a pas la même conception des choses. Tout d'abord, il est né sur le sol européen et doit supporter un peu moins de voyages en avion, loin de sa famille pour aller de tournois en tournois, en Europe ou ailleurs, contrairement à des joueurs d’autres continents. Ce paramètre n’est pas anodin en matière d'usure mentale et a été un élément déterminant pour pousser certains joueurs sud-américains à ranger la raquette au début de la trentaine.

Ensuite, l'Espagnol a un rapport au tennis qui est viscéralement ancré en lui, qui transparait beaucoup dans ses propos de sa dernière partie de carrière. Loin de regretter de ne plus être à la hauteur de son statut d'antan, le vétéran reste toujours très positif dans ses déclarations, comme si ces années à l'échelon inférieur lui avaient permis de mesurer d'autant plus la chance qu'il avait de mener une vie de joueur de tennis professionnel.

« Le tennis m'a beaucoup apporté, il m'a tout appris, il m'a élevé, il m'a donné l'éducation et les valeurs que j'ai. Le tennis amène à tomber et à se relever chaque semaine, à savoir gagner et savoir perdre, à atteindre la gloire, à gagner de l'argent en étant très jeune, à atteindre ses objectifs... ce qu'une personne normale vit en 70 ans, les sportifs le vivent en 20 ans. », concède-t-il dans sa nouvelle peau néo-retraité.

 

L'Espagnol est tombé et s'est beaucoup relevé ces dernières années. Lorsqu'il revient à la compétition fin 2016, il gît au-delà de la 400ème place mondiale. A 34 ans, il doit tout reprendre à zéro ou presque. Robredo joue quelques tournois ATP, via son classement protégé. Quelques bons résultats lui permettent de revenir dans les 200 meilleurs joueurs mondiaux. Mais ces incursions avortées sur le circuit principal ne lui permettent pas d’espérer mieux et le joueur peine même à enchaîner les victoires à l’échelon inférieur. Finalement, la délivrance arrive un dimanche de mai 2018. En battant Cristian Garin en finale du tournoi Challenger de Lisbonne, Robredo gagne son premier titre depuis plus de 5 ans. Lorsqu'il reçoit le trophée dans ses mains, l'Espagnol fond littéralement en larmes.

« C’est difficile de mettre des mots sur ce que je ressens, concède-t-il alors. Quand vous êtes sur plusieurs années sans gagner un titre, vous oubliez un peu ce que c’est que de vivre ces moments, et maintenant que j’ai pu le faire à nouveau, je ressens les émotions de tout le travail, de tous les combats, de ce que c’est que de voyager semaine après semaine, de continuer à perdre encore et encore, et de maintenant arriver ici pour enfin obtenir un trophée »

Sur les réseaux sociaux, devant l'émotion sincère du vétéran espagnol, le spécialiste de double Bruno Soares met les points sur les I : « Voir ce gars pleurer pour un titre en Challenger, avec la carrière qu'il a derrière lui... Bref, quand vous déclarez qu'un joueur devrait arrêter sa carrière, réfléchissez à deux fois. Seul ceux qui savent à quel point nous aimons la compétition peuvent juger. »

 

Le joueur portugais évoque à juste titre le regard des autres. Lorsqu'un joueur se débat pour trouver sa meilleure forme à un âge avancé, ils sont nombreux dans son entourage à faire preuve de scepticisme (ce n'est pas Andy Murray, par exemple, qui pourra le contredire). Et dans les coulisses des tournois Challenger, beaucoup s'interrogent sur l’obstination de l'Espagnol à continuer sa carrière, si loin de son lustre d’antan. A en juger ses propos, Tommy Robredo a manifestement été un peu heurté par certaines réflexions : « Dans la vie, peu importe votre métier, si vous avez envie de continuer, personne ne doit décider pour vous si vous devez arrêter ou pas, et peu importe si vous faites ce métier mieux ou moins bien qu'avant. Chacun mérite de pouvoir choisir quand arrêter ».

 

Lorsqu'il a gagné Lisbonne, Robredo espérait un nouveau départ pour remonter au classement. Pendant toutes ces dernières années, il conservera d'ailleurs l'objectif de réintégrer le circuit principal. « Si je joue toujours, c'est pour ré-intégrer le top 100 et disputer à nouveau les grands tournois, comme les Grands Chelems. Ça se mérite et c'est à moi de me battre pour ça » déclare-t-il auprès de Tennis Magazine en septembre 2019. L’aspect routinier de ce cap rigoureusement tenu est frappant. « J’ai toujours essayé de revenir au top. J’ai joué en Challenger et aux qualifications de tournois pour gagner en confiance, réintégrer des tournois et rien d'autre. » indique-t-il auprès du site LasProvincias ce mois-ci. L’Espagnol a-t-il ressenti de la lassitude à recommencer ce même cycle, sans progression notable ? Manifestement non. Il continue de végéter autour de la 200ème place mondiale mais son discours reste le même, au fil des années, à quelques nuances près.

« Peu importe ce que j'ai réalisé par le passé, je fais le métier que j'aime le plus. Si je suis en bonne santé, rien ne me procure plus de passion que d'être joueur de tennis. Effectivement, je suis vieux et je ne joue plus à mon meilleur niveau mais j'adore atteindre les objectifs que je me fixe, même si ces objectifs ne sont plus ceux qu'ils étaient. Le jour où quelque chose me plaira davantage, alors je songerai à prendre ma retraite. Mais en attendant, je suis heureux, pourquoi devrais-je arrêter ? » s'interroge-t-il lors de son entretien auprès de Tennis Magazine en septembre 2019.

 

A la suite de son parcours à Lisbonne, Robredo parviendra à s'extirper des qualifications de l'US Open 2018 pour jouer une dernière fois dans le tableau principal d'un Grand Chelem. Il gagnera également deux autres tournois Challenger successifs en 2019 à Poznan et Parme, belle parenthèse durant laquelle le joueur a pu prendre du plaisir à enchaîner les victoires. Mais la Covid-19 chamboule tout. La reprise de la compétition après la trêve liée à la pandémie est laborieuse. Avec un bilan de 6 victoires et 17 défaites en 2020 et 2021, l'Espagnol n'est plus au niveau. Comme l'indiquait Feliciano Lopez, lui-même concerné par le lent déclin physique des années, arrive un moment où c'est le tennis qui vous met à la retraite. Mais il ne veut pas faire ses derniers matchs devant des tribunes vides et souhaite que ses amis et sa famille soient présents le jour de sa retraite. Il décide alors de prolonger sa carrière d'une année. La fin de son aventure arrivera en 2022. Lors de la cérémonie d'hommage après son match contre Zapata Miralles, les témoignages d'anciens rivaux abondent pour louer sa carrière et son professionnalisme. L'Espagnol a eu la fin qu'il méritait, il peut désormais passer à autre chose.

 

.. Ou pas. Car Tommy Robredo joue ce jeudi les prolongations au tournoi CNGT de Taden-Dinan en compagnie de deux anciens adversaires qu'il a tant aimés martyriser : Fabrice Santoro (5-1) et Paul-Henri Mathieu (5-2). Manière pour lui d'assurer une transition douce vers son après-carrière ?

Quant à la suite, elle sera fortement réglée par rapport à son entourage grandissant. « Il est temps pour moi de me consacrer à ma famille, en particulier à ma fille, évoque-t-il lors de sa conférence de presse à Barcelone. Jusqu'à présent, je n'ai jamais rien eu de plus épanouissant que le tennis, mais maintenant j'ai trouvé autre chose. Je veux être à la maison avec ma famille et ma fille. Maintenant, je sais que je ne veux pas rater la première fois qu'elle marche ou dit "papa". »

 

Cette longue fin de carrière évoque quelque chose d'à la fois triste et beau. D'un côté, on ne peut que louer la dévotion d'un joueur à son sport, qui le conduit à repousser ses limites jour après jour avec la même détermination. Et force est de constater que le joueur doit sa longévité à un professionnalisme et une hygiène de vie exemplaire et admirable. « Je suis un guerrier de la vieille école. J’ai vraiment pris soin de moi-même et je suis resté relativement à l’abri des blessures. J’ai pu continuer à jouer parce que j’adore le tennis et que je n’ai pas de mal à me lever le matin pour aller m’entraîner, rappelle-t-il en conférence de presse. Jusqu’au jour où on a dû s’isoler, je me suis donné à 100% ».

Mais d'un autre côté, on ne peut qu'être un peu attristé d'assister au lent déclin physique sur le circuit d'un illustre joueur. Le voir évoluer péniblement sur le terrain, dépassé en intensité dans les échanges alors que le souvenir de ses sommets demeure malgré tout, est toujours un peu douloureux. Et en toute honnêteté, on ne peut s'empêcher d'être un peu dans la peau des sceptiques évoqués par Bruno Soares qui voulaient pousser le joueur vers la retraite. Mais peu importe le jugement des uns et des autres, justifiés ou non. Comme le rappelait Tommy Robredo, chaque joueur mérite de pouvoir choisir le moment où il éteindra les lumières du court.

Ses plus grandes victoires en carrière

  • vs Juan Carlos Ferrero au 3ème tour de US Open en 2001 (7-6, 4-6, 6-4, 4-6, 7-6)

  • vs Marat Safin en huitièmes de finale de Roland Garros 2005 (7-5, 1-6, 6-1, 4-6, 8-6)

  • vs Roger Federer en huitièmes de finale de l'US Open 2013 (7-6, 6-3, 6-4)

  • vs Novak Djokovic en huitièmes de finale de Cincinnati en 2014 (7-6, 7-5)