WTA / Paula Badosa : « Le tennis m'a maintenue en vie »

Paula Badosa fut l’un des tubes de la saison dernière, avec une progression fulgurante de la 70ème place au Top 8 mondial, avec en point d’orgue un titre à Indian Wells acquis de fort belle manière face à Victoria Azarenka en finale. Et pourtant, tout ne fut pas simple pour la native de New York. Tombée dans la dépression il y a quelques années, elle a réussi à s'en sortir grâce à sa passion du tennis. Elle dispute la nuit prochaine à l'Open d'Australie son match du 4ème tour face à Madison Keys.

 

Tout a commencé en début d'année 2021. A l'époque, Paula Badosa était classée à une anonyme 70ème place mondiale au classement WTA. Son début de saison fut marqué par un terrible concours de circonstances, où elle fut cas contact durant son vol pour Melbourne. Un passager fut testé positif à la covid-19. Et en Australie, être « cas contact » signifie « placement en quarantaine forcée de 14 jours ». Les normes sanitaires y sont les plus strictes du monde.

Avec un tel début de saison, la Catalane, née à New York, n'aurait jamais imaginé le conte de fées qu’elle allait vivre les mois suivants. Le premier titre WTA tombe trois mois plus tard à Belgrade. S’en suivent un quart-de-finale à Roland Garros, et surtout, son plus beau titre en carrière au WTA 1000 de Indian Wells, l'antichambre des 4 Grands Chelems. L’Espagnole ira même conclure sa saison par une demi-finale aux Masters de Guadalajara en fin d’année, pour se hisser à la 8e place du classement WTA.

« J’avance, lentement mais surement. Je ne change pas ma routine, je travaille très dur et j’apprends à digérer ce nouveau statut. Je m’y habitue jour après jour, ça m’aide à intégrer ce statut si différent ! "Wow, maintenant, je suis tête de série dans les tournois, je suis favorite !" C’est totalement différent, un vrai défi que je suis prête à relever cette saison. » a déclaré Badosa au National dans une interview à Sydney la semaine dernière.

La stat à retenir

13 victoires sur ses 18 derniers matchs contre le top 20

En parlant de Sydney, Badosa s’y est illustrée en y remportant le titre face à Barbora Krejcikova, titrée à Roland-Garros la saison passée. Arrivée en tant que n°6 mondiale à Melbourne, Badosa présente une statistique incroyable : elle a remporté les 10 derniers tie breaks qu’elle a disputés ! Le dernier jeu décisif perdu fut contre Kristina Mladenovic aux Jeux Olympiques de Tokyo. « Je pense que ces matchs se jouent sur des petits détails. J’aime repousser mes limites. J’essaie de tout donner sur le court, en me battant sur chaque point, dans le but de trouver le parfait équilibre avec mon jeu agressif. », a-t-elle poursuivi face aux journalistes. Ce qui rend cette statistique d'autant plus impressionnante, c'est qu'elle met en évidence la transformation mentale que Badosa a subie pour atteindre son niveau actuel. Selon ses propres mots, Badosa est passée de "très mauvaise mentalement" à l'une des meilleures du Top 10 mondial. Mieux, à la même période l’an passé, Badosa ne présentait aucune victoire en cinq matchs contre une membre du Top 20. Aujourd'hui, elle a remporté 13 de ses 18 derniers matchs contre des joueuses classées dans le top 20 et présente un jeu complet sur le terrain, sans aucune faiblesse évidente à exploiter. Un changement qu'elle décrit comme "extrême". Sa force mentale l'a aidée dans des moments cruciaux ces 10 derniers mois, triomphant dans les trois finales qu'elle a disputées et atteignant son pic contre les joueurs les plus coriaces.

Le titre à Roland-Garros Juniors, puis la dépression : Badosa revient de loin

Il y a deux ans et demi, Badosa a révélé qu'elle souffrait de dépression. Son premier succès à l'adolescence, remportant le titre junior de Roland-Garros en 2015, a suscité de grandes attentes et provoqué en elle une énorme pression. Elle admet avoir dû traverser des moments difficiles : « Après mon titre à Roland-Garros en Juniors, j’ai eu tellement de mal à assumer la pression si jeune que j’en ai fait une dépression. Quand vous avez ce genre de choses, vous avez de très mauvaises pensées qui vous traversent l’esprit… », a-t-elle expliqué.

« Les mauvaises pensées dans mon cas n'avaient aucun sens dans la vie. Je n'étais motivée par rien, puis j'essayais de jouer, je me battais constamment avec moi-même. Je perdais beaucoup de matchs, et en dehors du court, je ne me sentais pas bien non plus. Je ne voulais rien faire. Je voulais juste m'allonger sur mon lit et me laisser dériver. C'était une période très difficile pour moi et cela a duré longtemps, entre un an et deux ans, de 2017 à 2019. »  a-t-elle approfondi.

Avant de poursuivre sur le même sujet, en toute pudeur : « Je devais me soigner avec des médicaments, et consulter des professionnels afin de m’en sortir mentalement. C'était très important pour moi de trouver cette personne qui m'a aidé à m'en sortir. J’ai su trouver la force pour recommencer à zéro et me rappeler qui je suis. Mon rêve a toujours été d'être la meilleure joueuse de tennis possible, c'est ce qui m'a maintenu un peu en vie à ce moment-là, parce que j'aime profondément ce sport. Quoi qu'il en soit, j'adore la compétition. »

Une fois que Badosa a commencé à se sentir mieux hors du terrain, ses résultats ont commencé à s'améliorer. Elle continue de travailler avec son psychologue - et nutritionniste - Dani de la Serna, qu'elle décrit davantage comme un "ami et un confident". Aussi, elle a pris la décision de retrouver l’entraîneur de ses débuts, Jorge Garcia. Badosa se souvient avoir gagné son tout premier point WTA sous sa houlette, et comme un symbole, il était dans son box en novembre dernier lorsqu'elle a disputé la finale WTA à Guadalajara.

La joueuse espagnole se sait consciente de son parcours pour arriver à ce niveau de compétition et compte profiter de son temps à la fois sur le terrain et en dehors. Elle a une équipe solide autour d'elle. Mieux, son petit ami, le mannequin cubain Juan Betancourt, l'accompagne lors des tournois.

Elle admet que chercher de l'aide et s'ouvrir n'a pas été un processus facile, même si elle est désormais à l'aise pour discuter de son parcours : « Il m'a fallu beaucoup de temps pour chercher de l'aide et m'ouvrir. C'était très compliqué parce que personne ne faisait ça. C'était bizarre, c'était comme si on faisait preuve de faiblesse à cause de ça, et qu’il était mal vu de la montrer aux yeux du monde entier ».

La dépression est un sujet qui tient Badosa à cœur et invite les joueurs et joueuses touchées à suivre la même démarche qu’elle : « Dans le sport, on doit en permanence se montrer fort, se battre tout le temps, tous les jours. C'est très important, parce que nous luttons tous et parfois les gens oublient que les athlètes ne sont pas des robots. Et c'est une bonne chose que les gens s'expriment de plus en plus. Cela ne doit pas être une honte. Je pense que la seule personne qui peut être meilleure de jour en jour, quoi qu'il arrive, c'est Rafael Nadal. Mais c'est totalement différent car Rafa est unique. Je ne sais pas ce qu'ils lui ont donné. »

 

Victoria Azarenka, adversaire et mentor à la fois

A l'approche de cette nouvelle saison en tant que joueuse du Top 10, Badosa se sait désormais attendue. La joueuse catalane a reçu des conseils bienvenus de la part de Victoria Azarenka - la joueuse que l'Espagnole a vaincue pour soulever son plus grand trophée à ce jour à Indian Wells en octobre dernier. D’adversaire, Azarenka s’est muée en partenaire de double : la paire hispano-biélorusse s’est formée la semaine dernière, à l’occasion du tournoi d’Adélaïde. Enfin, Badosa et Azarenka se sont également affrontées au premier tour en simple, qui a vu la seconde nommée vaincre la première (6-3, 6-2).

La n°6 mondiale ne tarit pas d’éloges sur son nouveau mentor sur le circuit : « C'est génial d’avoir une telle joueuse qui vous donne des conseils pour progresser. Pour moi, c'est une légende, parce qu'elle a gagné des tournois incroyables et qu'elle a été n°1 mondiale. Donc avoir des conseils de sa part est vraiment sympa. C'est une personne très gentille, qui a beaucoup d'expérience. Elle me donne pas mal de conseils, et nous sommes restées en contact. Je pense que le conseil le plus important que j'ai eu et celui que je pourrais donner, c'est de se concentrer sur soi-même. », a-t-elle déclaré à propos de la double championne biélorusse en Grand Chelem.

 

Cette saison est donc celle de la confirmation pour Badosa. L’exercice n+1 qui a vu de nombreuses joueuses maintenir leur niveau (Azarenka, Serena, Halep, Wozniacki, etc) comme sombrer (Kerber, Muguruza…). Bien qu’elle en ait conscience, cette donnée qui semble si nouvelle pour l’Ibère ne l’effraie pas pour autant : « Quand vous vous savez attendu, vous vous mettez beaucoup de pression parce que vous êtes dans le top 10, puis vous commencez à penser : "Qu'est-ce qu'ils vont dire si je ne joue pas aussi bien qu'ils le pensent ?"… Les autres joueuses vont essayer d’en profiter en m’affrontant sans connaitre cette pression. Ce n'est pas parce que tu es dans le Top 10 mondial que tu es subitement devenu un super-héros imperméable à la pression. Le plus important, c'est de se concentrer sur soi, de continuer à s'améliorer, de jouer match après match. C’est ce que je compte appliquer tout au long de la saison. »

Enfin, Badosa a rencontré un tel succès l’an passé qu’elle souhaite poursuivre sur cette lancée et tout mettre en œuvre pour confirmer son nouveau statut en 2022 : « Bien sûr, j'ai des objectifs comme gagner de gros tournois. Lorsque vous gagnez Indian Wells et que vous êtes maintenant n°6 mondial, vous voulez gagner deux Indian Wells, si c'est possible. On en veut toujours plus. Je ne me pose aucune limite. Je suis très motivée cette année à ce sujet et je vais travailler encore plus dur pour atteindre mes nouveaux objectifs. Mais je pense que je ne veux pas mettre la pression là-dessus et je pense que je veux mettre la pression pour m'améliorer de jour en jour et profiter de la route. Le tennis est difficile mais je pense que c'est un beau sport et je veux en profiter parce que je ne veux pas regretter quand j'aurai 30 ans de ne pas l'avoir assez apprécié. »

Paula Badosa a beau être une joueuse aux frappes puissantes du fond du court, elle se présente aussi comme une joueuse sensible, qui remercie la vie de lui avoir offert une seconde chance. Sur les courts comme en dehors.